Comment le tourisme de masse change les règles du jeu

Tourists go home !
C’est avec ce type de banderoles que les habitants de Barcelone et de Venise accueillent les touristes qui déferlent sur les côtes espagnoles et italiennes. Le temps est désormais loin où le développement touristique effréné et non contrôlé était encensé par les pouvoirs publics. Paysages défigurés, mauvaise gestion des foules, comportements inappropriés, disneylandisation des centres-villes, relations tendues avec les habitants… les impacts du tourisme de masse sont concrets et réels. Pourtant, derrière cette question, c’est tout un pan de l’économie qui est concerné. Entre surexploitation de l’existant et nécessaire réinvention d’une industrie touristique durable, plongeons ensemble dans la foule…

Le surtourisme, une conséquence imprévue

Le surtourisme représente une situation d’engorgement où les sites physiques (villes, monuments, parcs, etc.) ne sont plus en capacité d’absorber le flux touristique sans que cela ne provoque des frictions culturelles, économiques ou sociales. Peu de sites dans le monde sont en réelle situation de surtourisme, mais leur nombre augmente régulièrement, en raison notamment de la croissance importante des classes moyennes dans les pays en développement qui aspirent à voyager.
Lorsque le surtourisme met en danger un environnement naturel, il est plus facile à réguler et à contrôler, car le lieu est sous la protection d’une agence ou d’un organisme dédié en raison de son particularisme. En revanche, quand il touche une destination au sens large, les choses sont plus complexes, car les facteurs économiques et politiques entrent aussi en ligne de compte.

Rien qu’en Ile-de-France, le tourisme représente un demi-million d’emplois. Il s’agit de la plus grosse industrie de la région et l’une des plus importantes du monde. Réguler le tourisme passera donc nécessairement par une meilleure maîtrise des flux et une réduction du nombre de visiteurs. Or, quand on pense que 70% des visiteurs du Louvre sont des touristes étrangers, la moindre décision peut avoir des impacts considérables. Sans compter d’autres sites français qui frôlent la saturation, comme les sites culturels parisiens situés le long de la Seine, Versailles ou le Mont-Saint-Michel.

Quand le tourisme de masse devient destructeur

Si le tourisme est créateur de richesses, de valeur et d’emplois, dans les cas extrêmes, il est aussi destructeur. En Italie, la situation touche plusieurs grandes villes comme Florence et Rome qui ont embauché des ambassadeurs touristiques locaux pour prêcher la bonne parole et faire changer les comportements non appropriés dans les hypercentres, où les touristes s’installent et pique-niquent sur les parvis des églises et devant les lieux les plus visités.
Toutefois, c’est à Venise que la situation est devenue explosive. La cité des Doges accueille 30 millions de touristes par an, soit quatre fois plus qu’il n’y a d’habitants. Les résidents désertent la ville, et le quotidien de ceux qui restent tourne au cauchemar : fermeture des commerces de proximité, difficulté de circulation, explosion du prix des loyers sous la pression des locations de courte durée de type AirBnB, etc. La cohabitation est difficile. Sans compter les immenses paquebots qui s’approchent dangereusement des canaux, allant même jusqu’à menacer la structure des fondations en plus de polluer la vue et la mer. Pour faire face à cette situation, la municipalité a testé des portiques d’accès aux endroits-clés qui se ferment s’il y a trop de monde. Un coup d’épée dans l’eau ? Peut-être, car l’UNESCO a donné à la ville jusqu’à la fin de l’année 2019 pour trouver des solutions plus durables, sans quoi elle sera classée parmi les sites en péril.

Ce qu’il se passe à Venise n’est d’ailleurs pas une particularité italienne. La citadelle de Dubrovnik (Croatie), le Taj Mahal (Inde), l’île de Santorin (Grèce) et l’île de Pâques (Chili) sont autant de sites qui font face à de graves dangers en raison de la surexploitation touristique. En Thaïlande, la plage de Maya Bay, rendue célèbre par le film La Plage (et dont nous avions parlé dans notre article sur les plus belles plages) était tellement fréquentée par les touristes que ces derniers menaçaient la faune et la flore locale. L’état thaïlandais s’est donc résolu à en interdire complètement l’accès. Une situation de dernier recours qui illustre malheureusement un certain manque d’anticipation.

Des ébauches de solutions

Si l’interdiction d’accès est une solution radicale, elle n’est pas sans conséquence sur l’économie locale. Les pouvoirs publics se trouvent donc dans une situation quasi cornélienne : d’un côté, il faut attirer un maximum de touristes qui bénéficient à l’économie du pays, mais de l’autre, ils sont aussi susceptibles de bouleverser l’écosystème établi.

C’est la raison pour laquelle les professionnels du tourisme intègrent désormais la notion de tourisme durable dans leur stratégie. Il ne s’agit pas uniquement d’écotourisme, mais d’une manière de gérer l’impact du tourisme de manière responsable.
Parmi les solutions en cours d’élaboration et de réflexion, la gestion des flux est critique (transports, stationnement, zones d’attentes, zones de chalandise, etc.). C’est un travail sur le long terme qui nécessite le concours d’urbanistes et d’architectes afin d’adapter la circulation touristique aux contraintes du site visité, sans nuire à l’expérience vécue par les touristes.
Aux États-Unis, dans le Grand Ouest, les routes du Grand Canyon et de Zion Canyon sont ainsi interdites aux voitures et les visiteurs sont transportés par un système de navette gratuite. Un autre parc, encore plus spectaculaire, The Wave dans l’Arizona n’est accessible qu’à 20 personnes par jour, choisies plusieurs semaines à l’avance par tirage au sort afin de ne pas dénaturer le site.

Il existe également des initiatives économiques qui essaient de réguler l’activité touristique. C’est ainsi que certains sites font payer un surplus à l’entrée aux visiteurs extérieurs à la ville ou à la région. Le but étant de ne pas faire fuir les habitants locaux au détriment des touristes. C’est le cas du Metropolitan Museum de New York qui est gratuit pour les résidents de l’État de New York et payant pour tous les autres. C’est la même chose pour la grande roue de Montréal qui propose un tarif réduit aux habitants du Québec. L’argent collecté peut alors servir pour adapter l’offre et gérer l’activité touristique.

Le tourisme de masse a-t-il tué la poule aux œufs d’or ? Ce qui est certain, c’est que la non-intégration des facteurs écologiques, sociaux et communautaires locaux a soudainement, et à plusieurs endroits du monde, réveillé une vague d’indignation massive. Faire cohabiter touristes et habitants tout en respectant la beauté et la culture propre des sites visités est un défi qui va occuper les professionnels du tourisme pendant plusieurs années. Un changement de paradigme qui passera peut-être par un changement de modèle économique pour visiter différemment.

Comments are closed.